Prompt : Silk and Velvet pour
Le tissu est étrangement léger entre les doigts de la couturière.
Elle jette un coup d’œil discret vers l'étrangère qui se tient nue, aussi fière que maladroite, au milieu de l'unique pièce qui compose sa maison. Une carapace svelte mais robuste, une aiguille usée mais maniable, une posture tendue mais en équilibre — tout crie de cet insecte qu'elle a l'habitude d'être mise à l'épreuve et qu'elle ne se laissera pas terrasser sans combattre. Et pourtant, elle n'a pas hésité un seul instant avant de se départir de son unique vêtement et de le tendre à la couturière. Pas un mouvement de recul, pas un tressaillement, pas un sursaut dans les doigts… son masque est resté serein et impassible, comme si la cape qu'elle prêtait un moment à une inconnue n'était qu'un bout de tissu ordinaire.
Et pourtant, l'histoire que l'on peut lire dans les plis raconte tout à fait autre chose.
La couturière ne peut s'empêcher d'admirer le travail de maître qui se trouve sous ses doigts. La robe est visiblement vieille, son éclat carmin ayant perdu quelque peu de sa couleur au fil des années, et pourtant, l'état dans lequel elle demeure est impeccable. Le contact est doux, soyeux, presque aérien au toucher. Sans nul doute que porter un tel vêtement doit être agréable, même s'il semble peu adapté aux températures extrêmes du royaume de Pharloom. Entre les vents glacials du Mont Fay et la lave étouffante qui bouillonne quelques dizaines de mètres en-dessous de leurs pieds, une robe aussi légère aurait dû souffrir des affres du temps ou des températures.
Indubitablement, un tel ouvrage ne vient pas de Pharloom. La Citadelle pâle rêverait de produire du tissu d'une qualité aussi splendide que celui qu'elle tient dans les doigts ; la personne qui l'aurait confectionné serait sans nul doute l'objet de la convoitise de la Déesse maudite qui trône au sommet de ces terres. Non sans une pointe de regret, la couturière se surprend à espérer que l'étrangère ne soit qu'une vulgaire voleuse ou une mercenaire sans scrupules. Mieux vaut cela qu'être en possession d'un tel pouvoir.
(Elle n'est pas dupe, cependant. Le port altier, la manière dont la jeune insecte se déplace, la soie enroulée autour de la garde de son aiguille… Celle qui a frappé a sa porte est une enfant de Tisserande, probablement la dernière qui foulera les terres moribondes de Pharloom avant longtemps.)
Elle ne peut s'empêcher de ressentir un vague élan d'empathie envers son invitée. Elle connaît le poids de l'errance, couplé au sentiment de se sentir en terre hostile ; les souvenirs de la trahison de la Citadelle ne sont jamais bien loin, malgré la ferveur qu'elle met à les anesthésier. Elle se souvient avoir préféré renoncer au combat, lorsqu'elle s'est établie aux confins de Pharloom après la chute de son Ordre. Elle a troqué sa pique pour l'aiguille et le fil, son ancienne vie de combattante pour une retraite lointaine, sa sœur pour une solitude pesante mais tranquille. Rares sont les insectes qui franchissent la porte de son antre et cela s'est souvent soldé par des ennuis ; la venue de l'étrangère est aussi fortuite que malvenue. D'où l'offre de ses services, dans l'espoir de voir cette dernière déguerpir au plus vite.
(Il y a peut-être une pointe de curiosité qui se cache sous son offre. Un soupçon. Peut-être. Ce n'est pas tous les jours qu'on croise un insecte aussi digne d'intérêt que celle qui lui a tendu sa robe de soie pure.)
— De la soie, hm ? commente-t-elle en manipulant la cape carmin, piquant et filant les épines dans la doublure du vêtement.
— Un cadeau, répond l'araignée avant de se reprendre. Un héritage.
D'un parent ou d'un mentor, suppose la couturière. Cela confirme au moins sa théorie : la férocité avec laquelle la Déesse Pâle de Pharloom traque les descendants de Tisserande n'est guère un secret pour quiconque sait observer. Elle plaindrait presque la pauvre fille, si elle était sûre de ne pas la vexer ce faisant. L'orgueil n'est pas chose à prendre à la légère pour les guerriers — et elle en sait quelque chose.
— Je n'ai pas de matériau aussi précieux à disposition. Il faudra se contenter de la fibre des épines, déplore-t-elle à la place, consciente de pousser sa chance. Elle ne ment pas en affirmant à demi-mots ne pas avoir le talent des arachnides pour créer le fil mais dévoiler, même subtilement, ses dons peut vite se transformer en peine de mort sans sommation. Fort heureusement, la jeune insecte se contente de la fixer sans ciller.
— Cela me convient, réplique celle-ci. Faites le nécessaire.
Peut-être ignore-t-elle le danger qu'elle encourt en restant à Pharloom. Ou peut-être qu'elle s'en fiche.
Quoiqu'il en soit, ce ne sont pas les affaires de la couturière. Cette dernière s'est donnée bien assez de mal pour passer inaperçue aux yeux des dévots de la Citadelle, guère plus qu'une couturière vivant dans une clairière reculée. Rares sont les insectes qui s'aventurent sur son perron et la plupart ne daignent même pas frapper à sa porte, trop heureux de continuer leur pèlerinage insensé vers les hauteurs du Royaume. Aucun n'est jamais revenu et elle n'ignore pas pourquoi : la Déesse pâle qui règne sur Pharloom n'a aucune gratitude pour les pauvres hères qui la vénèrent.
Son seul langage est celui de la cupidité et de la jalousie : elle garde et emprisonne ses dévots dans son fil mensonger, tisse à partir du néant des fausses prophéties et des sermons trompeurs. La parole que prêche ses prêtres est aussi creuse que les cocons qu'elle file, dépourvus de vie et d'avenir. Les terres de Pharloom sont peut-être saintes mais elles sont maudites depuis longtemps par la stérilité de leur mère et ses lamentations incessantes, mêlées au diabolique fils qu'elle tisse. Il est dommage, sans doute, de voir une nouvelle araignée capturée dans ses fils cupides mais la couturière ne pleurera pas sur son sort.
Elle se contente de filer les épines dans la doublure soyeuse, lissant leurs pointes rugueuses jusqu'à ce qu'elles deviennent douces comme du velours, capables de rendre le tissu si aérien qu'il permettra à sa porteuse de planer en utilisant les courants chauds des terres lointaines. La soie se prête au raccommodage avec aisance, comme si la couturière recevait une bénédiction de la part de la Tisserande qui l'a filée. C'est peut-être là un de ses meilleurs travaux et pourtant, la satisfaction qu'elle en tire est quelque peu amère.
A quoi condamne-t-elle cette jeune guerrière qui attend, nue et fière, au milieu de son atelier ? A quelle errance, à quel sort funeste ? Cependant, ses regrets sont vite balayés : quelque chose lui dit que la demoiselle poursuivra son chemin, avec ou sans son aide.
Lorsqu'elle lui tend son ouvrage achevé, elle se surprend à vouloir la retenir. Rien qu'un instant.
— Sais-tu pourquoi ils te pourchassent ? Ces insectes voilés de la Citadelle ?
La guerrière se tait un instant avant de lui confier ses soupçons, confirmant les craintes muettes de la couturière. Son pouvoir sur la soie, sa capacité de régénération, son inflexion princière — tout en son attitude témoigne du caractère spécial de l'insecte qui se dresse devant elle. Unique en son genre, peut-être. Une digne héritière des Tisserandes de jadis, une fille que la Déesse Pâle rêverait d'avoir engendrée du fin fond de son ventre stérile. Elle serait tentée de la plaindre, cette Mère endeuillée qui a invité le chaos sur ces terres mourantes, mais la pitié qu'elle ressent pour la Citadelle et ses dévots sans âme est depuis longtemps tarie.
Au lieu de cela, elle souhaite bonne chance à la guerrière étrangère qui lui tourne le dos.
Puisse-t-elle faire pleuvoir sa sainte vengeance sur la Déesse pâle qui trône, solitaire, sur le toit de ce monde.
Puisse-t-elle enfin entraîner Pharloom vers sa ruine.